Un regard en arrière
Edward Bellamy
366 p. / 2025
Éd. Aux forges de Vulcain
Un regard en arrière
Que dire d’Edward Bellamy et de Un regard en arrière (titre français de Looking Backward) ? Eh bien, qu’il a réussi le rare exploit d’écrire en 1888 (il s'agilt là d'une réédition) un roman qui ressemble à la fois à une utopie bienveillante… et à un manuel d’instructions Ikea, mais sans les petits bonshommes qui sourient. Imaginez : vous vous endormez en 1887, lassé par les grèves, la misère ouvrière, les embouteillages de fiacres, et vous vous réveillez pile en l’an 2000. Surprise : tout est réglé. La société fonctionne comme une horloge suisse géante, mais une horloge qui aurait viré socialiste et qui aurait confié sa régulation à une bienveillante armée de fonctionnaires zélés.
Bellamy n’est pas exactement un écrivain de l’action haletante. Ses personnages parlent beaucoup, comme s’ils avaient décidé que la véritable adrénaline résidait dans le commentaire socio‑économique. Le héros, Julian West, explore ce futur lustré, guidé par un hôte passionné qui lui explique, sur 300 pages, que la pauvreté a disparu, que l’industrie est devenue un service public, et que tout le monde travaille exactement autant d’heures que nécessaire – ni plus, ni moins. Un rêve pour certains, un cauchemar pour les amateurs d’anarchie créative ou de grasses matinées prolongées.
L’humour involontaire naît du contraste : Bellamy pensait nous décrire un Eden rationnel, il brosse en fait un univers où jusqu’au dernier bouton semble rangé par décret. On se demande presque si la couleur des chaussettes du citoyen moyen n’est pas décidée par vote national. Et pourtant, cette vision un peu raide fut enthousiasmante : aux États‑Unis comme en Europe, une multitude de clubs « bellamyens » se sont créés pour louer les vertus de cette société planifiée. Une preuve supplémentaire que l’idéal égalitaire fait battre bien des cœurs – du moins, sur le papier.
Il faut lire Un regard en arrière avec tendresse et sourire : ce n’est pas tant un roman qu’un gigantesque PowerPoint avant l’heure, destiné à convaincre que l’avenir pouvait (et devait) être meilleur. Alors certes, peu de suspense, zéro scène d’action trépidante… mais une naïveté charmante, et l’impression d’écouter l’arrière‑grand‑père du concept de revenu universel. En somme : un livre dont l’imaginaire, plus que le récit, a marqué l’histoire, et qui, par son côté solennellement sérieux, finit aujourd’hui par être… délicieusement drôle.
CB doc : 3253830084